|
Fr. Marie-Laurent Huet, o.c.d.s
Si le Père Marie-Eugène est surtout connu comme auteur de Je veux voir Dieu et comme fondateur de l’Institut Notre-Dame de Vie, il fut avant tout un religieux carme, et c’est dans la grâce de sa vocation religieuse carmélitaine qu’il faut trouver la source de toute son œuvre.
 |
Aux sources du Carmel
Rien ne préparait Henri Grialou, séminariste du diocèse de Rodez, à devenir carme. Un premier contact avec les écrits de saint Jean de la Croix l’avait d’ailleurs convaincu que la spiritualité carmélitaine était trop radicale pour lui. C’est pourtant au détour de la lecture d’un fascicule sur le « Docteur des nuits », alors qu’il se préparait au sous-diaconat, qu’il reçut la certitude d’une vocation dont il ignorait alors à peu près tout : il serait carme.
|
Qu’est-ce à dire ? La vocation du carme puise ses racines dans la figure d’Élie et sa double devise : « Il est vivant le Dieu devant qui je me tiens » (1Rois 17,1), et « Je brûle de zèle pour le Seigneur Sabaot » (1Rois 19,10).
À l’imitation d’Élie, le religieux carme fonde sa vie sur la contemplation du Dieu vivant, dans une recherche inlassable de la prière continuelle, soutenue par deux heures quotidiennes de prière silencieuse, l’oraison. Ce contact intime avec Dieu façonne en lui l’apôtre, l’embrasant de zèle pour annoncer au monde les chemins qui conduisent à la communion avec Dieu.
« En présence du Dieu Vivant » Entré chez les carmes d’Avon le 24 février 1922 – il a 27 ans, et a été ordonné prêtre deux semaines auparavant –, le jeune Père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus est d’abord, comme tout novice carme, immergé dans la vie de prière de son Ordre, tissée d’oraison, de prière liturgique, de vie communautaire et d’étude. Il reçoit alors certaines grâces qui éclaireront toute sa vie, et lui permettront plus tard de parler d’expérience de l’oeuvre de transformation et d’amour de l’Esprit Saint en l’homme. Il s’imprègne aussi très profondément de la doctrine des trois docteurs du Carmel, sainte Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix et sainte Thérèse de Lisieux. Ce compagnonnage se poursuivra sa vie durant ; il dira un jour que la lecture des trois docteurs carmélitains avait été le « violon d’Ingres » de sa vie carmélitaine qu’il reprenait à ses moments libres. En cela il suivait la tradition de son Ordre, qui a toujours vu dans la lecture des oeuvres de ses fondateurs le lieu principal de la formation de ses membres.
Ce faisant, le Père Marie-Eugène contribua à renouveler leur compréhension tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Carmel, en replaçant la relation vivante avec Dieu au centre de leur enseignement, quelque peu obscurci alors par une lecture trop ascétique. Cette vie contemplative carmélitaine fut le soubassement de toute sa vie, et il sera fi dèle en toutes circonstances aux deux heures d’oraison préconisées par sainte Thérèse pour ses fi ls et fi lles carmes et carmélites, les transmettant comme un trésor aux membres de sa fondation, l’Institut Notre-Dame de Vie.
Un zèle élianique Le feu intérieur qui le brûlait ne tarda pas à jaillir à l’extérieur, selon l’apostolat spécifique des carmes, l’apostolat de la vie intérieure. Toute sa vie il prêcha les voies de l’union à Dieu à des publics variés, mettant à la portée de tous la spiritualité carmélitaine, par la parole – ses succès vont d’une retraite de première communion dans une paroisse d’Agen au groupe d’intellectuels de Marseille qui lui donna l’occasion des conférences à l’origine de Je veux voir Dieu – ou par l’écrit, notamment par de nombreux articles dans la revue Carmel. À tous, il annonçait un Dieu d’amour qui veut entrer en relation avec tout homme, quelles que soient sa condition ou ses capacités humaines.Mais son zèle s’exerça aussi notablement au service de son Ordre du Carmel. Il y remplit de multiples charges, supérieur de communauté, provincial, et pendant douze ans conseiller du supérieur général des carmes à Rome. Il fut même un temps responsable de tout l’Ordre. Il œuvra avec beaucoup de succès à son unité, alors troublée par des divisions datant de trois siècles, et se dévoua sans compter au service des religieuses carmélites, par de nombreuses retraites et la visite sur ordre exprès du pape Pie XII de tous leurs monastères français (qui étaient alors près de cent trente).
Cette œuvre considérable peut impressionner, et il faut dire que le Père pouvait être un peu impressionnant. Cependant,ses frères carmes de la Province du Midi de la France, auxquels il fut toujours très attaché, ont gardé le souvenir d’« un frère au milieu des siens », « un grand frère »,« manifestant avant tout comme religieux un parfait équilibre dans la normalité ». En communauté et comme supérieur, son tempérament direct, avec des premiers mouvements parfois un peu « rocailleux », était pénétré d’une grande humanité et d’une humilité à toute épreuve, qui ne craignait pas de reconnaître ses erreurs.Par son amour de l’Ordre, sa vie contemplative enracinée dans l’oraison, sa familiarité avec les saints du Carmel, nul doute qu’il propose à tous ses frères une magnifique figure du « vrai carme », tout aussi imitable qu’admirable. |