| Quiconque connaît la mer se représente facilement en esprit ces grands phares plantés puissamment à l’horizon : résistant de génération en génération aux assauts des flots et des vents, ils sont les témoins, granitiques et rassurants, que les marins ne sont pas abandonnés à la mer, que leur navigation n’est pas livrée aveuglément au péril des tempêtes. |

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Chandelier que Dieu, Pose sur la grève, Phare au rouge éclair, Que la brume estompe,
dit le poète (Victor Hugo, « Une nuit qu’on entendait la mer sans la voir », Les Voix intérieures, 1837).
Et qui, en effet, n’a jamais constaté, un jour de grisaille et d’horizon bouché, que le phare immuable, le phare bien connu, avait disparu ? Au point qu’il nous a fallu toute la force de notre certitude pour ne pas nous mettre à douter de son existence, ou bien une absolue confiance dans l’homme du pays qui affirme que le phare est bien là, quoique nos yeux nous disent le contraire…
Sur le chemin des Douaniers, qui mène du Croisic au Pouliguen, je faisais à nouveau l’autre jour cette troublante expérience de l’apparente « disparition » de laBanche2, indiscernable sur l’horizon gris malgré le calme des éléments : point de brouillard ni de tempête, mais une simple journée sans soleil, terne comme la banalité de notre quotidien ; un de ces jours tristes où Dieu se tait… Et j’eus alors le net sentiment que ce modeste et banal phénomène atmosphérique est comme une parabole, adressée à tous ceux qui, comme moi, contemplent parfois la mer : Dieu est à l’horizon de nos vies comme ce phare, salvateur autant que discret ; lorsque nous avons constaté par nous-mêmes qu’il existe, puisque nous l’avons vu de nos yeux – ou bien lorsque nous connaissons sa position géographique, sur la foi des cartes marines ou des guides fi ables qui nous l’affirment – nous savons qu’il est là, et que nous pouvons nous reposer sur cette certitude.
Mais il arrive que sa présence ne se vérifie plus à nos yeux. Mettrons-nous alors en doute le témoignage de notre souvenir ou des témoins dignes de confiance ? En un mot : le connaissons-nous assez et avons-nous assez de foi pour ne pas douter de la présence du phare, aux heures où il se fait plus difficilement discernable, voire invisible ? Car c’est réellement d’une expérience de foi qu’il s’agit. On comprend la question pressante du Christ : le Fils de l’homme trouvera-t-il encore la foi, lorsqu’il reviendra ? Lui qui sait combien nos repères sont fragiles et combien nos cœurs sont prompts à soupçonner Son absence dès qu’Il ne se donne plus immédiatement à voir, comme le phare de ma parabole…
Aussi est-ce probablement la raison pour laquelle, dans les Évangiles, on voit toujours Jésus dispenser ses bienfaits les plus magnifiques dès qu’il rencontre un témoignage de foi – qu’il soit humble comme celui du centurion (Mt 8, 5 ; Lc 7, 1) ou de l’hémorroïsse (Mt 9, 20 ; Mc 5, 21 ; Lc 8, 40) –, ou bien têtu comme celui de la Cananéenne (Mt 15, 22 ; Mc 7, 25), comme un père désarmé et confondu de tendresse dès qu’il éprouve la confiance de son enfant.
Songeons donc à ce que doivent être la joie et l’attendrissement de Dieu, justement parce qu’Il connaît l’extrême faiblesse de ses créatures, lorsque nous Lui faisons ce cadeau, de croire en Lui, même quand tous les indicateurs de notre vie – extérieurs ou intérieurs – nous laissent penser que l’horizon est vide…
Et merci à tous les phares de nos côtes, occasions discrètes de parier sur l’invisible, et invitations silencieuses à nous ressouvenir de la fi délité granitique de Dieu !
Christelle Lavigne |